L'IA dans le développement logiciel : le tracteur du XXIe siècle ?
Un gain de productivité spectaculaire peut-il se faire au détriment de notre autonomie et de notre résilience ?
Je discutais récemment avec un CTO qui m'expliquait que son équipe n'écrivait quasiment plus une ligne de code depuis un an.
Selon lui, l'IA avait réalisé en 6 mois ce qui lui aurait demandé 4 ans.
Un gain de productivité spectaculaire.
En l'écoutant, je me suis demandé si nous n'étions pas en train de vivre, dans le développement logiciel, une révolution comparable à celle qu'a connue le monde agricole avec l'arrivée du tracteur.
Quand le tracteur a révolutionné l'agriculture
Imaginez un agriculteur qui découvre le tracteur pour la première fois. Jusqu'ici, il travaillait ses terres avec des chevaux, des outils manuels et beaucoup de main-d'œuvre.
Le tracteur change tout : il peut labourer plus vite, travailler des surfaces beaucoup plus grandes et réduire considérablement la pénibilité.
Les parcelles s'agrandissent. Certaines haies disparaissent pour faciliter le passage des machines. L'organisation même de l'exploitation évolue.
En quelques années, c'est toute une façon de travailler qui se transforme.
Un tracteur devenu ordinateur sur roues
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Le tracteur moderne est devenu un véritable ordinateur sur roues : GPS, capteurs, logiciels embarqués, pilotage automatisé, agriculture de précision…
Il permet de travailler avec davantage de précision, d'optimiser les semis, d'ajuster les quantités d'engrais et d'améliorer les rendements.
Mais cette sophistication a aussi un prix. La maintenance ne se limite plus à la mécanique. Elle est désormais aussi électronique et informatique : mises à jour logicielles, diagnostics, capteurs, systèmes embarqués…
Il faut entretenir la machine, mais aussi toute son intelligence numérique.
Cette double maintenance implique de nouvelles compétences, de nouveaux coûts et une dépendance croissante vis-à-vis des constructeurs.
Et si le constructeur augmente ses tarifs, modifie ses conditions commerciales ou impose ses propres solutions, l'agriculteur dispose de peu de marge de négociation. Sa rentabilité peut directement en pâtir.
Le même défi pour le développement logiciel
L'IA permet aux développeurs de produire davantage et plus rapidement. Mais cette productivité repose aussi sur de nouvelles infrastructures, des fournisseurs de modèles d'IA, des plateformes cloud, des licences et des outils qu'il faut financer et maîtriser.
Comme l'agriculteur avec son tracteur, l'entreprise peut gagner considérablement en productivité tout en devenant plus dépendante de ses fournisseurs technologiques.
Les questions à ne pas oublier
- La dépendance : que se passe-t-il si un fournisseur augmente ses tarifs, modifie ses conditions commerciales ou interrompt son service ?
- Les coûts : les gains de productivité compensent-ils réellement les dépenses supplémentaires liées aux licences, aux infrastructures et à la consommation de ressources ?
- La maintenance : qui maîtrise les outils, les modèles et les systèmes sur lesquels repose désormais une partie du développement ?
- La résilience : l'équipe est-elle capable de continuer à travailler si l'un de ces fournisseurs devient indisponible ?
- La valeur créée : produire du code plus vite signifie-t-il nécessairement créer davantage de valeur pour le client, réduire ses coûts ou développer son chiffre d'affaires ?
La productivité ne doit pas se faire au prix de notre autonomie
Car au fond, le véritable enjeu n'est pas simplement de produire plus de code en moins de temps.
C'est de transformer ces gains de productivité en valeur réelle pour le client, sans sacrifier ce qui est tout aussi essentiel : notre autonomie, notre liberté de choix et notre capacité à maîtriser notre avenir technologique.
Le progrès technologique ne doit pas nous rendre prisonniers de ceux qui fournissent les outils dont nous dépendons.
Il doit au contraire renforcer notre capacité à nous adapter, à faire face aux imprévus et à continuer de fonctionner, même lorsque les conditions changent.
Gagner en productivité, oui. Mais sans perdre notre autonomie, notre liberté et notre résilience.
Car au-delà de la performance, c'est aussi une question de survie à long terme.
Et vous, comment voyez-vous cette évolution dans vos équipes ?